Le chaton qui attaque mains et pieds
Vous traversez le couloir et quelque chose vous saisit la cheville. Vous tendez la main vers la table basse et un chaton jaillit du canapé pour l'attraper. Vous bougez un orteil sous la couette et la couette explose. Dans beaucoup de foyers, ce sont les mains et les pieds qui prennent tout, et rien d'autre.
Ce n'est pas un hasard, et ce n'est pas contre vous. Une main et une cheville réunissent, mieux que n'importe quel jouet du commerce, toutes les caractéristiques d'une proie. Le principe général du jeu comme chasse simulée est posé dans notre guide sur le jeu du chaton ; cette page traite le cas particulier qui concentre à lui seul la majorité des morsures des premiers mois.
Elle répond à trois questions : pourquoi ces cibles-là plutôt que d'autres, comment on en arrive là sans l'avoir voulu, et ce qui fait basculer un chaton d'une cible à l'autre.
Pourquoi la main et la cheville, précisément
Mettez-vous une seconde à hauteur de chaton. Ce qu'il voit passer dans une journée, c'est essentiellement des extrémités qui bougent : des doigts qui tapotent, une main qui se tend puis se retire, des chevilles qui défilent au ras du sol, des orteils qui remuent sous un drap.
Ces mouvements ont exactement le profil qui déclenche la séquence de chasse. Ils sont saccadés, imprévisibles, de la bonne taille, ils apparaissent et disparaissent, et surtout ils fuient quand on s'en approche, parce que le réflexe humain est de retirer vivement la partie du corps attaquée. Une proie ne pourrait pas mieux se comporter.
Ajoutez la géographie du logement : les couloirs, les angles de meubles et les bas de canapé sont des postes d'affût parfaits, et le chaton y trouve la couverture qui lui manque ailleurs. Le résultat n'a rien de mystérieux. Ce n'est ni de la vengeance, ni de la dominance, ni un trait de caractère : c'est une cible mal choisie, offerte en permanence.
Comment on en arrive là sans l'avoir voulu
Dans une grande partie des cas, la cible a été enseignée. Pas volontairement, et sans que personne n'ait mal agi : simplement en jouant avec les mains.
Le scénario est toujours le même. Le chaton arrive, il est minuscule, on remue les doigts devant lui pour le voir bondir, on fait courir la main sous le plaid, on chahute du bout des ongles sur le tapis. C'est amusant, il adore, ses dents ne font pas mal, et tout le monde recommence. Personne ne se dit qu'il est en train d'apprendre quelque chose.
Or c'est exactement ce qui se passe. Le chaton retient que la peau humaine fait partie des choses qu'on guette et qu'on mord, et cette association ne s'efface pas avec l'âge. Elle devient seulement plus désagréable, à mesure que la mâchoire gagne en force et que les griffes marquent pour de bon. Un chat adulte qui mord les mains fait, la plupart du temps, ce qu'on lui a appris à faire quand il pesait huit cents grammes.
Il faut le dire sans culpabiliser qui que ce soit, car ce faux pas est le plus répandu de tous : il figure en bonne place parmi ceux que passe en revue notre guide sur les erreurs de jeu et de mordillements.
La règle, et pourquoi elle ne souffre pas d'exception
La règle tient en une phrase : les mains et les pieds ne sont jamais des jouets. Aucune exception, aucun « sauf quand il est calme », aucun « sauf avec des gants ».
La raison de cette rigidité est que le chaton n'a aucun moyen de comprendre une règle à géométrie variable. Il ne distingue pas une main qui joue d'une main qui range, ni un moment où le jeu est autorisé d'un moment où il ne l'est pas. Ce qu'il enregistre, c'est une catégorie : les mains font partie ou ne font pas partie des proies. Une seule personne du foyer qui chahute encore à la main le soir suffit à maintenir la catégorie ouverte, et tout le travail des autres est perdu.
Cette règle ne retire rien à l'affection. Les caresses, les câlins, les mains posées sur un chaton endormi restent entières. On retire seulement le mouvement de jeu, celui qui fuit et qui provoque.
Un mot pour les foyers avec enfants : ce sont eux qui, souvent sans le savoir, entretiennent la confusion, parce qu'ils bougent vite et retirent brusquement. Il vaut la peine de leur donner la version simple, qui est aussi la plus efficace : « on ne joue jamais avec les doigts, on joue toujours avec un jouet au bout d'une ficelle ».
CONSEIL
Repérez les deux ou trois endroits où votre chaton se poste pour les embuscades : l'angle du couloir, le bas de l'escalier, le pied du lit. Posez-y un jouet, et prenez l'habitude de le lancer devant vous en arrivant. Vous transformez le passage qu'il guettait en signal de jeu autorisé, et il apprend en quelques jours à charger l'objet plutôt que votre cheville. C'est plus efficace que d'essayer de passer discrètement, ce qui ne fait que rendre la traque plus intéressante. Pour le lit, un jouet posé au sol à côté de la table de nuit règle la plupart des attaques de pieds nocturnes.
Que faire au moment précis de l'attaque
Le réflexe qui vient naturellement est le pire de tous : arracher la main ou écarter le pied. C'est une proie qui fuit, donc une invitation à poursuivre, et le chaton en retire la confirmation qu'il avait bien visé.
Faites l'inverse. Figez. La main s'immobilise, le pied se pose. En une seconde ou deux, la cible perd tout intérêt et la plupart des chatons lâchent d'eux-mêmes. S'il reste accroché avec les griffes, poussez doucement vers lui plutôt que de tirer : les griffes sont recourbées vers l'arrière et se dégagent bien mieux ainsi.
Ensuite, la partie s'arrête, sans un cri ni une tape, et l'on redirige un peu plus tard vers un objet. Ce déroulé complet, et la façon de le tenir dans la durée, est développé dans notre guide sur les morsures et griffades du jeu. Ce que le chaton retient de cette répétition, et comment cet apprentissage s'installe, est expliqué dans notre guide sur apprendre à un chaton à ne pas mordre.
Le vrai levier est en amont
Tout ce qui précède traite le moment de l'attaque. Le levier qui change réellement la situation se trouve ailleurs : dans ce que le chaton a fait de son énergie depuis le matin.
Un chaton qui a chassé pour de bon plusieurs fois dans la journée guette beaucoup moins. Un chaton qui n'a rien eu à traquer transforme le premier mouvement venu en gibier, et c'est le vôtre qui passe. Les embuscades de cheville sont, dans l'immense majorité des cas, un symptôme de sous-emploi plutôt qu'un problème d'éducation.
La conduite d'une séance qui comble vraiment, avec une proie qui fuit, se cache et se laisse finalement capturer, est détaillée dans notre guide sur la chasse simulée avec un chaton. Le détail qui compte le plus : terminer sur une capture. Un jeu interrompu en pleine excitation laisse le chaton avec une tension qu'il ira décharger sur la première cheville disponible.
CAS PRATIQUE
Sorbet, cinq mois, avait fait du couloir de l'appartement son terrain de chasse. Ses propriétaires en étaient arrivés à longer les murs et à sortir du lit en posant les pieds loin du bord. Ils avaient essayé de le repousser du pied, ce qui déclenchait immanquablement une deuxième charge. Le changement s'est joué sur trois détails. Ils ont cessé, tous les deux, de chahuter à la main le soir devant la télévision, ce qu'ils faisaient sans y penser depuis son arrivée. Ils ont posé une balle légère à l'entrée du couloir et une souris en tissu au pied du lit, qu'ils lançaient devant eux en passant. Ils ont aussi instauré deux vraies séances de chasse par jour, l'une au retour du travail, l'autre juste avant le repas du soir. La première semaine, Sorbet guettait toujours, mais chargeait le jouet lancé plutôt que la cheville. Au bout d'un mois, il attendait qu'on lance, assis. Rien ne lui avait été interdit : on lui avait donné mieux.
Lire les signes avant l'assaut
Un chaton en embuscade ne cache pas son intention, il la signale à qui sait regarder. Le corps s'aplatit au sol, la croupe se met à frémir, les pupilles s'élargissent, la queue bat le bout par petites secousses, les oreilles pointent vers l'avant et le regard se verrouille sur la cible. Ces signes précèdent le bond de plusieurs secondes.
Les repérer offre une fenêtre pour agir avant plutôt qu'après : lancer le jouet, ou simplement s'arrêter et laisser retomber la tension. La grille complète des postures et des signaux du chat est détaillée dans notre guide sur les signes d'agacement et d'inconfort du chat, et elle sert bien au-delà de ce sujet.
Un point de vigilance pour finir. Tout ce qui précède concerne le chaton qui avance : corps engagé, pupilles dilatées d'excitation, retour à la charge. Un chaton qui mord la main en reculant, corps ramassé, oreilles plaquées, en feulant, ne joue pas. Il se défend, parce qu'il a peur ou parce qu'il a mal. Le chat masque la douleur, et un chaton ne fait pas exception : une morsure défensive qui apparaît brusquement, surtout si elle se déclenche toujours quand on touche le même endroit du corps, mérite un examen vétérinaire avant toute interprétation comportementale.
Par où commencer
Ce soir, faites deux choses. Posez un jouet à l'endroit exact où votre chaton vous guette le plus souvent, et lancez-le devant vous en passant. Puis, à la prochaine attaque, ne retirez pas le pied : posez-le.
Ces deux gestes traitent le problème par les deux bouts, la cible et le réflexe, et ils donnent des résultats visibles bien avant que le chaton n'ait « grandi ».
Questions fréquentes
Pourquoi mon chaton attaque-t-il mes chevilles quand je passe ?
Parce qu'une cheville en mouvement réunit toutes les caractéristiques d'une proie, mieux que la plupart des jouets vendus pour cela. Le déplacement est saccadé, il se produit à hauteur de sol, il apparaît puis disparaît, il est de la bonne taille, et surtout il fuit dès qu'on s'en approche, puisque le réflexe humain est de retirer vivement la jambe attaquée. Ajoutez à cela la géographie du logement : les angles de couloir, les bas d'escalier et les dessous de canapé offrent exactement la couverture dont un prédateur a besoin pour se poster. Le comportement n'a donc rien de mystérieux et ne traduit ni rancune, ni volonté de dominer, ni trait de caractère particulier. Deux facteurs l'entretiennent. Le premier est le sous-emploi : un chaton qui n'a rien eu à traquer dans la journée transforme le premier mouvement venu en gibier, et c'est le vôtre qui passe. Le second est l'absence de cible alternative au moment précis où l'envie monte, ce qui laisse vos jambes comme unique option. La bonne nouvelle est que ces deux facteurs se corrigent facilement, et sans rien interdire au chaton. Sachez enfin que ces embuscades culminent en général entre trois et six mois, puis s'espacent nettement dès lors que l'énergie trouve un exutoire régulier. Il ne s'agit donc pas d'une phase qu'il faudrait subir en attendant qu'elle passe, mais d'un besoin auquel on peut répondre dès maintenant. Un détail d'aménagement aide beaucoup : les embuscades diminuent quand le chaton dispose de points en hauteur d'où observer la pièce. Un prédateur qui a un poste d'observation confortable passe moins de temps tapi au ras du sol à guetter ce qui traverse, et vos chevilles cessent d'être le spectacle le plus intéressant de l'appartement.
Que faire au moment exact où il me mord la main ou le pied ?
Figez. C'est le geste le plus contre-intuitif de toute la page, et de loin le plus efficace. Le réflexe naturel est d'arracher la main ou d'écarter vivement le pied, et c'est précisément ce qu'il ne faut pas faire : une extrémité qui s'arrache est une proie qui fuit, elle relance la poursuite et confirme au chaton qu'il avait bien visé. Une main qui s'immobilise ou un pied qui se pose perdent tout intérêt en une seconde ou deux, et la plupart des chatons lâchent d'eux-mêmes. Si le vôtre reste accroché avec les griffes, ne tirez pas : poussez doucement vers lui. Les griffes de chat sont recourbées vers l'arrière et se dégagent beaucoup mieux dans ce sens, ce qui évite aussi de vous entailler la peau plus profondément. Une fois dégagé, arrêtez la partie, sans un cri, sans « non » sec et sans tape. Levez-vous si le chaton insiste. Quelques minutes plus tard, revenez avec un jouet et relancez le jeu dessus : mordre l'objet prolonge la partie, mordre la peau y met fin. Ces deux moitiés vont ensemble et ne fonctionnent pas séparément. Enfin, ne repoussez jamais un chaton avec le pied ou avec la main pour le décrocher : un membre qui s'agite reste un membre qui bouge, et vous obtiendrez une deuxième charge dans la foulée plutôt qu'un abandon. Une dernière chose sur le ton : inutile de pousser un cri aigu pour imiter un chaton mordu, comme on le conseille parfois. Chez une partie des petits, ce son excite au lieu d'arrêter, et il relance la partie. Le silence complet, associé à l'immobilité, reste la combinaison la plus lisible pour un chaton.
J'ai joué avec mes mains quand il était petit, est-il trop tard ?
Non, ce n'est pas trop tard, et vous n'êtes pas responsable d'une faute : jouer avec les doigts est le faux pas le plus répandu de tous, parce qu'il part d'une bonne intention et que rien n'en signale la conséquence sur le moment. Le chaton est minuscule, ses dents ne font pas mal, tout le monde s'amuse, et personne ne se dit qu'un apprentissage est en cours. Ce qui s'est installé est une association, pas un trait de caractère : le chaton a rangé la peau humaine dans la catégorie des choses qu'on guette et qu'on mord. Cette association ne s'efface pas toute seule avec l'âge, elle devient seulement plus désagréable à mesure que la mâchoire se renforce. Mais elle se défait, à tout âge, en changeant la catégorie. Trois conditions pour cela. La règle doit devenir absolue et sans exception, y compris quand le chaton est calme, y compris pour la personne du foyer qui trouvait cela drôle : un chat ne comprend pas une règle à géométrie variable. Il faut ensuite systématiquement interposer un objet, ce qui suppose d'en avoir dans chaque pièce. Il faut enfin lui offrir de vraies séances de chasse, faute de quoi l'énergie ressortira ailleurs. Comptez plusieurs semaines chez un chaton, davantage chez un chat adulte qui a pris l'habitude depuis des années. La progression se voit d'abord dans l'intensité des morsures, avant de se voir dans leur fréquence. Un dernier conseil pratique pendant cette période de transition : coupez régulièrement l'extrémité des griffes de votre chaton, ou faites-le faire. Cela ne change rien à son comportement, mais des pointes émoussées réduisent nettement les marques sur les avant-bras et rendent les semaines d'apprentissage bien plus supportables pour tout le monde.
Comment faire quand plusieurs personnes vivent avec le chaton ?
C'est le point sur lequel presque toutes les tentatives échouent, et il mérite qu'on s'y arrête avant de commencer. Le chaton n'a aucun moyen de comprendre une règle qui change selon la personne : il n'enregistre pas « la main de papa se mord, celle de maman ne se mord pas », il enregistre une catégorie unique, les mains font partie ou ne font pas partie des proies. Il suffit donc d'une seule personne qui chahute encore aux doigts le soir devant la télévision pour maintenir la catégorie ouverte et annuler le travail de tous les autres. La conversation vaut la peine d'être eue une fois, clairement, avec toute la maisonnée. La version courte qui fonctionne bien, y compris avec des enfants, tient en une phrase : on ne joue jamais avec les doigts, on joue toujours avec un jouet au bout d'une ficelle. Les enfants entretiennent souvent la confusion sans le vouloir, parce qu'ils bougent vite, crient et retirent la main brusquement, ce qui est exactement le comportement d'une proie. Leur donner une canne à plumes règle le problème et leur permet de jouer beaucoup plus longtemps avec le chaton sans se faire mordre. Pensez aussi aux visiteurs occasionnels, qui ignorent la règle et défont parfois en une soirée plusieurs semaines de constance. Un jouet posé bien en vue dans le salon suffit généralement à orienter tout le monde. Si votre foyer compte de jeunes enfants, ajoutez une seconde règle qui protège le chaton autant que l'enfant : on ne poursuit pas le chat et on ne le sort pas de sa cachette. Un chaton qui sait pouvoir se retirer quand il en a assez mord beaucoup moins, quelle que soit la qualité du reste.
Mon chaton attaque mes pieds la nuit, dans le lit, comment faire ?
Ce cas combine deux mécanismes, et il se règle en agissant sur les deux. Le premier est le mouvement : un orteil qui remue sous une couette est une proie idéale, invisible, mobile et imprévisible, et le chaton posté au pied du lit n'a aucune raison de résister. Le second est le rythme d'activité : le chat est actif à l'aube et au crépuscule, et un chaton qui a dormi une bonne partie de la journée se réveille avec de l'énergie au moment précis où la maison se couche. Sur le premier point, deux gestes suffisent le plus souvent. Posez un jouet au sol à côté de la table de nuit et lancez-le en vous couchant, pour offrir une cible autorisée à l'endroit même où il guette. Puis, si l'attaque a lieu, ne retirez pas le pied sous la couette, ce qui relance la traque : immobilisez-le. Sur le second point, le levier le plus efficace est une vraie séance de chasse en soirée, conclue par une capture puis suivie du repas du soir. Cet enchaînement, chasser puis manger, enclenche naturellement le sommeil, et il règle une bonne part des réveils nocturnes. Évitez surtout de vous lever pour jouer ou pour nourrir un chaton qui vous réveille : c'est la meilleure façon de transformer un comportement passager en habitude durable. Ce sujet a son propre guide dans ce cluster. Si les attaques nocturnes persistent malgré une soirée bien rythmée, une solution transitoire consiste à fermer la porte de la chambre pendant quelques semaines, à condition que le chaton dispose ailleurs de tout ce dont il a besoin. Mieux vaut une frontière claire qu'une nuit hachée où l'on finit par céder, ce qui renforcerait le comportement.